La notion de « discours institutionnel » permet d’identifier les énoncés produits par les acteurs publics autorisés à l’échelon national ou supranational tels qu’ils résultent d’un double principe conjoint de stabilisation du dire et d’effacement de la conflictualité (Krieg-Planque et Oger, 2010 ; Krieg-Planque, 2012). Les contraintes qui pèsent sur la construction d’autorité, crédibilité et légitimité de ces sources énonciatives se traduit par des formes textuelles figées, un style formulaire, l’emploi d’une phraséologie stéréotypée, d’un vocabulaire flou et euphémique, d’une rhétorique vide chargée d’évidences et de présupposés d’existence, etc. (Rist, 2002). Dans cette communication, nous proposons une analyse lexico-discursive du lexème fléau et de son usage par le Conseil de l’Europe, institution macro-régionale de défense des droits humains et de l’état de droit. Ce substantif, qui dérive du latin flagellum, c’est-à-dire le fouet en tant qu’instrument à battre le blé ou à châtier, est généralement utilisé dans les discours ordinaires par extension métaphorique comme synonyme de calamité. Dans la Bible, le mot renvoie le plus souvent à ce sens figuré de malheur public, de punition divine, de pestilence et c’est en écho intertextuel à cela que le discours institutionnel se sert de cette métaphore fortement connotée à l’intérieur d’une “rhétorique du fléau social” (Obradovic et Beck, 2012) qui devrait sensibiliser les états membres et les exhorter à l’action vis-à-vis de maux très variés. Invasion des criquets, terrorisme, chômage, extrémisme politiques, dopage, violence envers les femmes, exploitation sexuelle des enfants, traite des êtres humains, insécurité urbaine, toxicomanie, piratage sur internet, covid, racisme, antisémitisme, etc. peuvent remplir la fonction de complément X du nom fléau dans un groupe nominal prépositionnel (GNP) comme le fléau de X ou dans des constructions V+ GNP comme lutter contre / mettre fin à / éradiquer / éliminer / combattre / endiguer / vaincre le fléau du X. Il en va de même pour des segments GN + V + attribut (fléau) tels que X est un fléau où le rôle de X peut être rempli par un spectre très vaste de GN dénommant des enjeux sociaux. La forme fléau est en effet le choix privilégié pour dénommer un problème en mettant l’accent sur son extension large mais indéterminée, sur sa gravité et sur l’urgence de le résoudre ; sauf que son usage récurrent et stéréotypé risque de réduire la dimension pathémique du mot à un simulacre sans capacité d’émouvoir et de mouvoir.
De quoi "fléau" est-il le nom ? Métaphore et stéréotypie verbale dans le discours du Conseil de l’Europe
silvia nugara
2026-01-01
Abstract
La notion de « discours institutionnel » permet d’identifier les énoncés produits par les acteurs publics autorisés à l’échelon national ou supranational tels qu’ils résultent d’un double principe conjoint de stabilisation du dire et d’effacement de la conflictualité (Krieg-Planque et Oger, 2010 ; Krieg-Planque, 2012). Les contraintes qui pèsent sur la construction d’autorité, crédibilité et légitimité de ces sources énonciatives se traduit par des formes textuelles figées, un style formulaire, l’emploi d’une phraséologie stéréotypée, d’un vocabulaire flou et euphémique, d’une rhétorique vide chargée d’évidences et de présupposés d’existence, etc. (Rist, 2002). Dans cette communication, nous proposons une analyse lexico-discursive du lexème fléau et de son usage par le Conseil de l’Europe, institution macro-régionale de défense des droits humains et de l’état de droit. Ce substantif, qui dérive du latin flagellum, c’est-à-dire le fouet en tant qu’instrument à battre le blé ou à châtier, est généralement utilisé dans les discours ordinaires par extension métaphorique comme synonyme de calamité. Dans la Bible, le mot renvoie le plus souvent à ce sens figuré de malheur public, de punition divine, de pestilence et c’est en écho intertextuel à cela que le discours institutionnel se sert de cette métaphore fortement connotée à l’intérieur d’une “rhétorique du fléau social” (Obradovic et Beck, 2012) qui devrait sensibiliser les états membres et les exhorter à l’action vis-à-vis de maux très variés. Invasion des criquets, terrorisme, chômage, extrémisme politiques, dopage, violence envers les femmes, exploitation sexuelle des enfants, traite des êtres humains, insécurité urbaine, toxicomanie, piratage sur internet, covid, racisme, antisémitisme, etc. peuvent remplir la fonction de complément X du nom fléau dans un groupe nominal prépositionnel (GNP) comme le fléau de X ou dans des constructions V+ GNP comme lutter contre / mettre fin à / éradiquer / éliminer / combattre / endiguer / vaincre le fléau du X. Il en va de même pour des segments GN + V + attribut (fléau) tels que X est un fléau où le rôle de X peut être rempli par un spectre très vaste de GN dénommant des enjeux sociaux. La forme fléau est en effet le choix privilégié pour dénommer un problème en mettant l’accent sur son extension large mais indéterminée, sur sa gravité et sur l’urgence de le résoudre ; sauf que son usage récurrent et stéréotypé risque de réduire la dimension pathémique du mot à un simulacre sans capacité d’émouvoir et de mouvoir.I documenti in IRIS sono protetti da copyright e tutti i diritti sono riservati, salvo diversa indicazione.



